Un billet paru en 2023 sur le blog d'Alacriter insistait sur l'importance de la personne par-delà les données1. L'essor de l'intelligence artificielle dite générative attire l'attention sur les données : il faut effectivement être particulièrement vigilant dès qu'un traitement de données est envisagé ou utilisé, d'autant qu’un résultat qui semble pertinent peut être trompeur. Ceci ne doit pas faire oublier ce qu'il y a avant les données et qui est source de valeur. Une personne suit un cheminement intellectuel qui l'amène à produire ou à utiliser des données mais elle ne conçoit rien en partant de données.2 Si elle utilise des données, c'est parce qu'elle croit qu'elles pourraient lui être utiles pour réaliser une valeur qui ne se réduit pas à des données.
Il est possible de tout décrire dans un format exploitable par un logiciel. N'est-ce pas ce qu'il convient de faire mieux afin d’exploiter toutes les informations existantes ? Louis Lavelle aide à aborder cette question sous un autre angle :
Il est tout à fait évident que l'on peut décrire tous les caractères qui appartiennent à l'objet comme tel sans rencontrer jamais parmi eux la valeur : le plus beau tableau du monde, lorsque le sentiment esthétique reste muet, n'est plus qu'un assemblage de figures ou de couleurs parmi lesquelles la valeur n'a point de place. Et de même, une bonne action n'est qu'un événement qui trouve place dans le monde comme les événements physiques, mais où l'on ne peut plus reconnaître ce qui la fait bonne, dès qu'elle cesse d'être en rapport avec une conscience morale qui la juge. C'est pour cela que la valeur paraît irréelle dès que le réel est identifié avec l'objet, mais qu'elle devient pour nous l'essence même du réel si le réel est pour nous ce qui donne satisfaction aux exigences de l'esprit : alors l'objet n'est plus par rapport à elles qu'un obstacle, ou bien un moyen, ou bien une figure.3
L'objectivité est nécessaire mais insuffisante. L'intelligence artificielle dite générative illustre une conséquence pratique de la difficulté théorique soulevée par le philosophe. Un logiciel produira toujours un résultat à partir de données. C'est un avantage indéniable du logiciel sur l'être humain. Ce dernier ne peut pas produire sans cesse des œuvres ; sa production est inégale même s'il travaille avec soin. Le résultat automatique est-il beau, juste ou bon ? Si cette question est critiquée parce que subjective, il est inutile de se demander en quoi une œuvre produite par une personne est différente d'un résultat calculé par un logiciel car ceci suppose à un moment ou un autre de comparer le résultat du logiciel à l'œuvre en retenant des éléments purement objectifs car un logiciel est dépourvu de subjectivité. En excluant les éléments subjectifs, on exclut les sens et leur effet indéniable mais subjectif sur l'œuvre. Les sens servent à maintenir le lien entre le réel et la personne, notamment par le biais d'émotions, fussent-elles trompeuses.4 La question ne se pose pas seulement à l'égard des logiciels mais également à l'égard des personnes atteintes de troubles intellectuels et plus généralement de toute personne dont une décision est contestée. Décider suppose de transposer les informations dont on a connaissance à la situation dans laquelle on se trouve et au sujet de laquelle il faut prendre une décision.5 Un logiciel ne peut pas apprécier sa situation car il n'a pas de sens.
Les sens nous permettent de ressentir des émotions qui nous conduisent à faire telle ou telle chose, notamment acheter le produit vanté par la publicité que nous regardons ou pétrir un pain. Il n'est pas question de porter un jugement de valeur sur l'activité qui consiste à acheter un produit ou à pétrir une pâte à pain. Il suffit d'observer que sans les sens, il est impossible d'apprécier une pâte à pain ou d’acheter un produit. Le tropisme relatif aux données occulte l'importance des sens et des émotions. Un précédent billet explique qu'il est possible d'identifier des concepts et de les lier au sein d'un graphe6. Un graphe aide à identifier ce qui est propre à une œuvre telle qu'une publicité. Ces liens entre différents points sont établis par une personne qui fait l'effort de mettre ses émotions à distance sans les réduire à des données. Les liens symbolisent ce qu’une personne croit, ce qu’elle ressent et ce qui lui importe.
En bref, contrairement aux données, les symboles permettent de représenter la dimension subjective d'une œuvre sans la dénaturer.
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Entre innovation et conformisme, spéc. §2.1. ↩
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LAVELLE, Louis, Traité des valeurs, I - Théorie générale de la valeur [en ligne], PUF, 1991, p. 189. Disponible sur le portail Gallica de la Bibliothèque nationale de France à l’adresse : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k48109641 . ↩
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DRUNAT Olivier, PETERKA Nathalie, ROMDHANI Mouna, CARON DÉGLISE Anne, «Le consentement à l’épreuve de la vaccination contre la COVID-19», Espace éthique d'Ile-de-France, 18 décembre 2020. Disponible à l'adresse : https://www.espace-ethique.org/ressources/article/le-consentement-lepreuve-de-la-vaccination-contre-la-covid-19. Consulté le 30 mai 2026. ↩
