La rapidité avec laquelle une intelligence artificielle parvient à produire un résultat convenable fait douter de la nécessité de créer quoi que ce soit d’original. Il suffirait de produire rapidement un résultat qui combinerait différents éléments connus. Il se trouve qu’une telle combinaison peut être désormais automatisée de manière pertinente grâce à l’intelligence artificielle.
Le recours à une technique dont le fonctionnement est souvent opaque est le terreau fertile de débats éthiques ou juridiques. Un précédent billet sur ce blog mentionne le risque de dénaturation lié à l’intelligence artificielle1. J’aimerais insister sur un fait banal et connu de tous et qui est souvent mis de côté lorsque l’on s’intéresse au résultat en sortie d’une intelligence artificielle : une personne est dotée d’une intuition qui lui permet de comprendre une situation concrète et de surmonter une difficulté. Son expérience contribue à accroître la pertinence de son intuition. Il ne s’agit pas d’un calcul fait à partir de données mais d’une perception corporelle du réel. Cette perception est la source d’association d’idées dont la nature et la pertinence varient selon l’expérience de la personne.
Henri Poincaré, dont le goût pour le calcul est indiscutable, insiste sur l’importance de la sensation :
Telle sensation est belle, non parce qu’elle possède telle qualité, mais parce qu’elle occupe telle place dans la trame de nos associations d’idées, de sorte qu’on ne peut l’exciter sans mettre en mouvement le « récepteur » qui est à l’autre bout du fil et qui correspond à l’émotion esthétique.2
Cette sensation première amène une personne à croire que ce qu’elle cherche relève de tel domaine théorique3. Elle emprunte un cheminement intellectuel spécifique.
- Elle croit par exemple que son ordinateur est lent. C’est une approche théorique liée à la perception du temps.
- Elle va se poser une question pratique afin de résoudre cette difficulté pratique : quelles sont les applications qui consomment le plus de ressources en ce moment ?
- Elle va expérimenter différentes modifications.
- Elle va déterminer la meilleure solution dans cette situation.
Il est tentant d’assimiler l’observation à une production de données pertinentes. Néanmoins, si ces observations sont nécessaires à l’expérimentation, celle-ci n’a pas pour finalité de produire des observations, comme le rappelle Louis Pasteur :
L'art d'observer et l'art d'expérimenter sont bien distincts. Dans le premier cas, peu importe que le fait vienne de la logique ou soit donné par la fortune: pourvu qu'on ait la faculté de voir le vrai et de la pénétration, on en tire profit. Mais l'art d'expérimenter, conduisant du premier anneau de la chaîne au dernier, sans lacune et sans hésitation, faisant successivement usage du raisonnement qui pose l'alternative et de l'expérience qui la décide, jusqu'à ce que, parti de la plus faible lueur, on arrive à la plus splendide clarté, cet art, Lavoisier l'a possédé au plus haut degré.4
Grâce au savant franc-comtois, l’enchaînement des manipulations et des résultats, qui pourrait être de nos jours au moins partiellement automatisé par intelligence artificielle, apparaît insuffisant. La pénétration qui éclaire ce que l’on connaît d’un jour nouveau afin que l’on découvre comment aborder des problèmes analogues est une faculté propre aux êtres vivants. La production de connaissances entièrement automatisée qui repose sur des traitements en série peut être efficace mais n'est pas une source valable d’expérience car le résultat de l’application de ces connaissances produites en série est difficile à exploiter pour résoudre des problèmes différents. C’est acceptable si on considère que l’on peut tout oublier pour le réapprendre très vite le cas échéant. L’augmentation de la quantité des traitements automatisés pourrait peut-être pallier l’absence d’expérience de la machine. Si on accorde de l’importance à l’expérience, on ne peut que s’inquiéter de l’éradication de l’intuition et des sensations, voire simplement de la sensibilité, inaccessibles à des logiciels qui ne peuvent traiter que des données, artificielles par nature. Le cheminement intellectuel décrit plus haut est simple et part d’une sensation liée à un seul domaine, à savoir le temps. Lorsqu’il est question d’art, l’artiste ou l’artisan associe souvent plusieurs sensations afin de déterminer comment aborder l’œuvre qu’il s’apprête à réaliser. Ces sensations et son expérience lui indiquent la manière dont il va refaire ce qu’il sait déjà faire afin de donner une valeur à la matière qu’il travaille.
En bref, la manière ne se confond pas avec le résultat.
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Entre innovation et conformisme, spéc. §2.1. ↩
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POINCARÉ Henri, La valeur de la science [en ligne], Paris, Ernest Flammarion, [s. d.], p. 289. Disponible sur le portail Gallica de la Bibliothèque nationale de France à l’adresse : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k2071994 . ↩
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Michael Polanyi remarque que même les disciplines sont structurées par la croyance qui veut que tel élément relève de telle disciplines. V. POLANYI Michael, Personal knowledge: towards a post-critical philosophy, London, Routledge, 1997, p. 163. ↩
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PASTEUR Louis, Oeuvres de Pasteur [en ligne], VII, Masson et Cie, 1939, p. 277. Disponible sur le portail Gallica de la Bibliothèque nationale de France à l’adresse : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k62034215 . ↩
