Une décision sidérante

Un précédent billet publié sur le blog d’Alacriter a examiné une confusion de plus en plus difficile à remarquer de nos jours en grande partie à cause de l’essor d’applications comprenant de l’intelligence artificielle. Les machines calculent rapidement un résultat dans tous les domaines du savoir. On en oublierait presque que la manière avec laquelle une personne parvient à ce résultat est au moins aussi importante que le résultat1. La personne qui souhaite faire quelque chose pense à la situation dans laquelle elle se trouve et entreprend de cheminer vers ce qu’elle souhaite faire et qui n’existe pas encore. Ce cheminement intellectuel précédemment décrit ne peut en aucun cas être réduit à un calcul car il suppose de connaître la situation réelle dans laquelle on se trouve. Une machine n’a aucune connaissance du réel ; elle traite des données.

Une machine accumule des données afin de les restituer sous une forme pertinente d'après des données fournies par l’utilisateur. Ce n’est pas ce que fait un être humain qui ne se contente pas de produire un résultat. Il valorise ce qu’il trouve grâce à ce qu’il sait. Il ne puise pas dans ses connaissances comme dans une immense réserve dans laquelle il y aurait quelque chose qui correspondrait à ce qu’il cherche. C’est une différence avec la machine qui peut passer inaperçue si on conçoit l’intelligence artificielle comme une aide à la décision. L’intelligence artificielle n’est une aide à la décision que si on accepte de déléguer ne serait-ce qu’une partie de la décision à une machine, par exemple en acceptant de suivre l’itinéraire calculé par un logiciel parce qu’il permet de gagner du temps en empruntant des voies moins fréquentées. Un ordinateur, comme une calculatrice, aide à comprendre la situation dans laquelle on se trouve si on accepte de réfléchir pour faire quelque chose du résultat du calcul ou pour ne pas en tenir compte. La décision n’est rien sans la pensée qui précède l'acte. L’itinéraire calculé par un logiciel aide par exemple celui qui l'utilise à comprendre ce qui le sépare du point d’arrivée. L’acte consiste dans cet exemple à se déplacer afin d’arriver à destination sain et sauf en un temps acceptable. Ceci suppose de tenir compte d’événements sur lesquels la décision n’a aucun effet. Le calcul d’itinéraire est particulièrement intéressant dans le cas où une personne connaît les environs mais ignore le trajet exact.

Louis Lavelle aide à comprendre pourquoi le résultat d’un calcul qui repose sur des données, fussent-elles aussi nombreuses et précises que possible, est sans valeur.

La valeur s'accumule dans le passé mais elle n'appartient pas au passé : elle n'est plus une valeur quand elle cesse de renouveler à chaque instant ce que l'on pourrait appeler la possibilité de son usage.2

Le résultat d’un calcul fait d’après des données n’est de ce point de vue qu’une production de ces données sous une nouvelle forme censée correspondre à la demande de l’utilisateur. Une machine, contrairement à une personne, ne peut pas produire de valeur. Ce n’est pas qu’une question philosophique. Un couturier dont le style est connu peut avoir du mal à établir la « valeur économique individualisée »3 qui aurait été captée par un acteur majeur du prêt-à-porter. La difficulté de la substitution de l’être humain par une machine apparaît nettement : seul un être humain pense puis agit afin de réaliser ce qu’il pense d'une manière qu’il trouve non seulement pertinente mais aussi bonne, belle ou juste. Ceci tempère l'importance du résultat. L'être humain se demande alors si les moyens envisagés sont en adéquation avec la fin recherchée. Une décision est sidérante lorsque l’acte qui en découle est la manifestation d’une pensée difficile à comprendre par la personne qui est sidérée. Que pense celui qui peine à conquérir un territoire voisin ou celui qui affirme souhaiter l’annexion du territoire d’un État souverain ? La réalité soulève des questions éthiques qui sont délicates parce qu’elles sont concrètes. La réflexion éthique concernant les machines consiste principalement à se demander à quelles conditions mettre tel ou tel produit ou service sur le marché. La personne n’est considérée que sous l’angle de son interaction avec les données, produits ou services en question. Ce n'est pas une approche concrète de la personne.

Louis Lavelle permet au juriste de relever le caractère simpliste de l'approche dominante qui n’a rien à voir avec la valeur recherchée par l’artiste, l’artisan ou le chef d’État, même le plus difficile à cerner.

Puisque la valeur est une exigence de la conscience à laquelle le réel ne répond jamais pleinement, il faut que celle-ci recherche dans les choses sans l'y trouver toujours et qu'elle entreprenne de la réaliser sans qu'elle puisse espérer y réussir tout à fait.4

Aucune machine n’égalera l’être humain car les machines sont dépourvues de conscience. Il est pourtant facile de faire advenir un monde de machines régulé par cette éthique simpliste. Il suffit de calculer des résultats relatifs aux activités humaines avant de les intégrer à des processus automatisés puis de relier toutes ces machines entre elles. Lorsque tout sera éthique et automatisé, l’autonomie de l’être humain paraîtra à la fois dangereuse et superflue. On remarquera au passage qu’il n’est plus question à la fin de cette évolution de la valeur d’une tâche donnée pour une personne donnée. À ce stade, la boucle sera bouclée ; il sera impossible de distinguer le résultat de la manière.

En bref, si on souhaite éviter d’évincer l’être humain, il est primordial de retracer le lien charnel qui va de la pensée à l’acte et qui conduit une personne à prêter attention à ce qu'elle perçoit par ses sens.


  1. L’expérience, une broutille ? 

  2. LAVELLE Louis, Traité des valeurs, II - Le système des différentes valeurs [en ligne], PUF, 1991, p. 108. Disponible sur le portail Gallica de la Bibliothèque nationale de France à l’adresse : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k4811183x . 

  3. Cour de cassation, Chambre commerciale, 20 septembre 2016, nº 14-25.131. 

  4. V. LAVELLE, op. cit. supra, p. 227. 

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