La crainte du fardeau

La fin de vie est parfois envisagée sous l'angle d'atroces souffrances, particulièrement lorsqu'on s'interroge sur le recours à l'euthanasie active. Il est évident que lorsque celle-ci est présentée comme le seul remède à des souffrances insupportables, l'adhésion de la population à ce procédé est massive1. Un sondage demandant «Voulez-vous payer moins d'impôts ?» donnerait probablement les mêmes résultats…

Si un protocole de mise à mort d'une personne par une autre devenait légal en France, sa mise en œuvre devrait être strictement encadrée. Les souffrances de la personne seraient de fait moins importantes que le respect de la réglementation. Le centre en charge de l'euthanasie risque en effet d'être très lourdement sanctionné s'il ne respecte pas la réglementation tandis que les souffrances d'une personne sont beaucoup plus difficiles à évaluer. L'euthanasie active est une question essentiellement administrative relative à l'utilisation scrupuleuse d'une technique de mise à mort2.

Une personne peut envisager l'euthanasie non pour essayer d'éviter de souffrir mais pour ne pas être un fardeau pour son entourage. Cette marque de désintéressement est remarquable car elle conduit une personne à envisager la mort dans un intérêt au moins partiellement distinct du sien. Ce raisonnement repose sur au moins une illusion et peut-être sur deux. Il est juridiquement impossible de nouer une relation avec autrui sans risquer d'être engagé à son égard, qu'il s'agisse d'un accident, d'un contrat, d'un lien de parenté qui unit un père à son fils et qui oblige ce dernier à contribuer, selon ses ressources, à son entretien même en cas de «profondes dissensions d'ordre personnel»3 entre ces deux personnes. Ouvrir de centres d'euthanasie active revient à créer une charge pour la collectivité afin de décharger sa famille de l'obligation prévue aux articles 205 et suivants du Code civil qui ne concerne pas que la nourriture. L'argument est d'autant plus difficile à entendre que l'endettement national conduit chacun à faire des efforts notamment en ce qui concerne les dépenses de santé.

Il y a une autre illusion dont l'évocation est plus délicate que celle de la suppression d'une obligation familiale qui n'est en réalité que la création d'une nouvelle charge sociale. Une famille ne subsiste que parce que chacun de ses membres contribue à sa manière à la faire vivre. Un seul d'entre eux ne peut ni décider de ce que doit être cette famille ni contrôler son devenir.

Non point qu’il faille s’en remettre à la fatalité d’une manière paresseuse ou désespérée selon que l’on incline davantage vers la sécurité ou vers l’inquiétude: c’est notre volonté même qu’il faut exercer dans toute sa force en l’accordant exactement avec les circonstances où nous sommes placés.4

Ces mots de Louis Lavelle éclairent la crainte du fardeau de manière intéressante. Je ne sais pas ce qu'est la famille d'un client que j'assiste mais je découvre souvent qu'elle est très différente de la description qu'en font ses membres alors qu'ils me semblent sincères. La crainte d'être un fardeau pour sa famille peut s'expliquer par le dépit causé, non par la maladie ou le handicap, mais par des relations familiales insatisfaisantes que la maladie ou le handicap rendent plus difficiles à supporter. Comme je ne sais pas non plus ce qu'est la famille d'un de mes clients, je ne peux pas savoir mieux que lui comment aborder la difficulté qui lui cause cette insatisfaction, même si je le conseille sur les moyens juridiques à mettre en œuvre pour changer la situation à laquelle il fait face. Le droit sert avant tout à voir différemment une situation concrète. C'est ainsi qu'une personne qui cesse de chercher à tout contrôler peut, par exemple, comprendre que la famille qu'elle a fondée n'existe pas au-delà de sa personne car les autres membres se satisfont d'une certaine routine sans partager les mêmes valeurs. Le fait de renoncer à tout contrôler permet d’envisager l'action.

L'attrait pour l'euthanasie active s'explique en grande partie par l'illusion de contrôler ce qui nous échappe. L'illusion persiste chez celui qui pense que, faute de contrôler sa vie, il pourra contrôler sa mort grâce à l'euthanasie active.


  1. IFOP pour L’ADMD, Le regard des Français sur la fin de vie, https://www.ifop.com/publication/le-regard-des-francais-sur-la-fin-de-vie-6/, mai 2024, consulté le 3 mai 2025. 

  2. V. L'euthanasie active ou la panacée administrative, spécialement la partie 2. 

  3. C. Cass., Civ. I, 9 juin 2022, 20-16.817. 

  4. LAVELLE Louis, L'erreur de Narcisse [en ligne], Grasset, 1939, p. 73. Disponible sur le portail Gallica de la Bibliothèque nationale de France à l’adresse : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k3413152t

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